Laudatio du Prix Jean Dumur 2008

Sylvie Arsever, Le Temps

Chère Sylvie Arsever, vous allez passer un quart d’heure désagréable, et c’est tout à fait intentionnel de ma part : bien que ne vous ayant malheureusement côtoyée que rarement , je sais à quel point vous avez horreur de vous faire remarquer en public par autre chose que la pertinence de vos interventions. Vous allez pourtant devoir supporter un éloge d’autant plus appuyé que je fais reposer votre portrait sur un tripode :
1- la lecture attentive, depuis des années, de votre prose journalistique ;
2- une petite enquête via internet sur votre rayonnement international ; et, via le téléphone, auprès de votre entourage – votre entourage professionnel, rassurez-vous : je n’ai pas tenté de farfouiller dans la vie privée d’une chargée de cours sur la déontologie ;
3- un entretien avec vous, au cours duquel vous avez bravement répondu à toutes mes questions – merci encore pour ces quarante-cinq minutes captivantes, au cours desquelles j’ai vivement ressenti quelque chose qui m’était si souvent apparu en filigrane dans vos chroniques, je veux parler de votre capacité à douter, et à redouter d’avoir été imprécise, voire inexacte. Une grande leçon de journalisme… et de lucidité! J’y reviendrai, à ce doute que vous avez chevillé à l’âme et à l’intellect.
Commençons par internet ; tapez « Sylvie Arsever », vous obtenez 4940 citations sur Google. Que du solide ! Ce n’est que vers la 28e page qu’on commence à trouver d’autres Sylvie associées à divers Arsever. Un nommé Ersan d’abord, un Genevois, sans doute une accointance à vous ; puis un certain Tugrul Arsever, mais la Sylvie présente sur le même site porte un patronyme roumain, Sylvie Vartan. Jusqu’à la page 28, on ne trouve donc que vous et vous seule, Sylvie Arsever, citée comme auteur de nombreuses études et articles aux titres impressionnants. Des sites canadien, turcs, arméniens, des sites politiques, des sites sur la prévention des toxicomanies, sur les assurances et celui, officiel, des médecins genevois, bref des sites en tous genres reproduisent à l’infini celles de vos vues qu’ils jugent pertinentes. Je vous l’avoue : je n’ai pas poussé la conscience professionnelle jusqu’à lire tous ces travaux.
Mais j’ai distingué dans leurs énoncés trois grandes catégories de préoccupation :
- les tentations délétères de la presse ;
- le désarroi de la société face aux drogués- et vice-versa ;
- et, dans vos travaux journalistiques, une plus récente préoccupation, qui confine à l’obsession – à moins que ce ne soit un cas supplémentaire d’exploitation de la femme rédactrice par l’homme rédacteur en chef ? – une préoccupation pour les manoeuvres des assurances et des pharmas, prenant en otages médecins et politiciens, contre les victimes que sont les patients et les malades potentiels. C’est-à-dire nous tous.
Je ne citerai que quelques titres : « Un exemple des limites de l’autocontrôle : l’histoire des
chartes rédactionnelles », éditeur : Commission nationale suisse pour l’UNESCO ; « Face à la
presse : une justice de classe ? » in Cahiers de RSF ; « Le monde judiciaire et la presse : une connivence imposée ? », Centre de formation des journalistes; « La sécurité et son double : les médias dans le débat sur l’insécurité » in Cahiers du CEMRIC. [CEMRIC : tout le monde aura bien sûr reconnu le Centre d’Etudes des Migrations et des Relations Inter-Culturelles de l’Université de Strasbourg.] Dans le domaine de la drogue, vous avez un titre de gloire doublé d’un excellent souvenir, c’est la collaboration avec Annie Mino pour publier – et s’il vous plaît, pas n’importe où : dans la collection J’accuse ! de Calmann-Lévy - « Les mensonges qui tuent les drogués ».
Vous racontez avec un brin de nostalgie cette plongée, en complicité avec Annie Mino, dans un monde qui vous est devenu familier depuis que vous avez, me disiez-vous, « ramassé en cours de route » un sujet, la drogue, d’abord très judiciaire et qui vous a emmenée ensuite tant du côté de la politique que de la rubrique Société.
Se référer à la rubrique judiciaire, quand on parle de vous, Sylvie Arsever, va totalement de soi pour tout lecteur du Journal de Genève et du Temps. Mais il faut cependant évoquer un peu ce qui précède votre accession à ce genre journalistique noble et pourtant insuffisamment honoré aujourd’hui.
Je reviens donc à Internet. Votre notice dans Wikipedia est nettement sous-développée, on voit que vous auriez trouvé indécent d’y toucher personnellement. Je la cite intégralement : « Sylvie Arsever est une journaliste suisse. Elle a terminé ses études d’histoire contemporaines à l’Université de Genève en 1975 ; en 1978, elle s’est formée au journalisme. Elle a été vice-présidente du Conseil suisse de la presse jusqu’à décembre 2007. Elle est maintenant responsable de la rubrique « Dossiers » de Le Temps (sic) et chargée de cours au Centre de formation des journalistes. Elle écrit des articles/livres principalement sur la politique de santé en Suisse. » Fin de citation.
Votre curriculum est pourtant bien plus instructif, qui précise par exemple que vous avez passé par l’Institut national des hautes études du spectacle et techniques de diffusion à Bruxelles ; et que plus récemment vous êtes retournée à l’Uni de Genève suivre un cours d’éthique fondamentale. Fondamentale ! Diable, pas étonnant que le déontologue romand en chef Daniel Cornu vous ait adoubée en vous filant la partie pratique de son enseignement à l’Université qui nous accueille aujourd’hui !
Mais, entre la fin de votre licence en Lettres et le Prix Dumur, il s’est passé bien d’autres choses. Vous êtes devenue un pur produit du Journal de Genève, chef et unique journaliste de la rubrique judiciaire aussitôt votre stage terminé dans ce que ce quotidien nommait sa « rubrique locale » et où Françoise Buffat régnait sur la politique, ni cheffe ni soumise à un chef. Au tribunal, Colette Muret-de-la-Gazette-de-Lausanne vous laissant le champ libre sur Genève – c’est quand même bien loin de Lausanne ! – vous devîntes rapidement aussi incontournable, mais plus discrètement compétente, qu’Anne-Marie Burger-de-la-Tribune-de-Genève ou Myriam-Meuwly-de-24Heures. Le panache largement déployé n’a jamais été votre style. Vous en avez donc pris, de la judiciaire, pour dix-huit ans ; tout en collaborant, pour varier les plaisirs, à l’Année économique et sociale, à Dossiers publics, et en enseignant votre métier aux stagiaires-journalistes.
Vinrent les turbulences de la fusion avec le Nouveau Quotidien – certains parlent encore d’absorption. Face à qui prônait la politique du pire, votre sagesse et votre expérience contribuèrent à chercher, devant l’inéluctable, des solutions aussi équitables que possible en sauvant le maximum d’emplois. Vous voilà cheffe de la judiciaire du Temps, et très caractéristiquement davantage préoccupée de fournir sujets et surface à vos trois rédacteurs (de petits jeunes qui ont grandi : Denis Masmejean, Catherine Focas, Fati Mansour) que de garder pour vous les meilleurs morceaux. Et très caractéristiquement, vous voilà en train de « ramasser », pour rendre service, des sujets autres que strictement judiciaire. C’est ainsi que la drogue devint votre dossier, et plus tard la santé. Car toujours votre curiosité intellectuelle vous fait tout de suite subodorer les multiples intérêts que peut receler les sujets laissés en déshérence par des rubriques suroccupées. 
Cet esprit de service vous conduisit même à forcer votre nature en devenant rédactrice en chef adjointe. Pendant quatre ans ! Quatre ans à vous efforcer de diriger selon votre philosophie : le ou la chef(fe), sachant n’avoir pas la science infuse, met les autres en situation de donner le meilleur d’eux-mêmes. Son boulot à animer, à écouter, à proposer des approches larges, inter-rubriques, et à trancher en dernier recours mais après mûre réflexion. Vous vous êtes bien amusée, dites-vous ; mais vous avez souffert aussi. Même ceux de vos collègues qui trouvent que vous auriez pu trancher plus rapidement et plus souvent admirent votre opiniâtreté, votre travail acharné, et jusqu’à votre obstination à ne pas vous couler dans le moule machiste et hiérarchique d’un système basée sur l’instinct de meute et le respect des territoires.
Il arrive que des personnalités fortes et sages sachent reconnaître qu’elles seraient plus utiles sur le terrain que dans un bureau de chef, et passent avec bonheur à autre chose. A cet égard, le Prix Dumur 2008 ressemble à celui de 2007 : Jean-Claude Péclet, ancien rédacteur en chef de L’Hebdo devenu au sein du Temps une sorte d’électron libre (en économie), comme vous l’êtes sous l’étiquette de responsable des Dossiers.
Entre les grands récits de vie et les feuilletons sans fin comme la politique de la santé, les assurances et la drogue, vous vous pourrissez la vie en embellissant la nôtre, heureux lecteurs, par la grâce de votre chronique du vendredi. Vous, journaliste, et nous, lecteurs, aimons le vendredi. Parce qu’il ouvre le week-end avec le bonheur de déguster votre prose la plus personnelle, allégrement caustique, ironiquement gaie, faussement gentille, vraiment urticante – et toujours redoutablement acérée. Et vous aimez le vendredi car vous cessez de vous tourmenter non seulement pour votre cours à Neuchâtel (donné le jeudi) mais aussi pour votre chronique. Elle est dans le journal, vous avez la journée pour vous détendre. Et le samedi aussi, mais déjà l’angoisse pointe le nez, et va croître jusqu’au dernier délai.
Et c’est ainsi que, ce matin encore, le miracle a eu lieu : votre coquille est une huître perlière, votre doute permanent le grain de sable qui fait naître le joyau. Quel collier ! Merci ! Je ne résiste pas au plaisir de partager une chronique, parmi beaucoup d’autres, où vos convictions, vos valeurs, vos indignations s’expriment de façon non pas voilée mais tempérée juste ce qu’il faut pour emballer le lecteur plutôt que le heurter. Car vous êtes sensible, très sensible, à l’impact de vos textes, que la proverbiale susceptibilité des rédacteurs vous a parfois fait sentir avec éclat, et vous savez que les attaques frontales ne convainquent que les convaincus et ne convertissent jamais personne, au contraire. Quelle meilleure manière de traduire sa combativité que l’humour et le second degré ? Mesdames et Messieurs, écoutez « Amphigouri », paru le 26 mars 2004 : « Le sens de l'humour se perd. La compagnie Virgin Atlantic avait conçu le projet de faire rigoler un peu ses clients (j'entends ici le terme «client» dans sa stricte acception masculine, à l'exclusion des clientes qui sont comprises dans ce terme lorsque celui-ci est un neutre) en leur mettant à disposition des urinoirs en forme de bouches de femme.
Fabriqué en Hollande, l'objet était du plus bel effet: une bouche grasse, peinte en rouge, avidement ouverte aux dimensions requises pour remplir la fonction susmentionnée. Deux petites dents blanches avaient été insérées dans l'arrondi de la lèvre supérieure pour faire plus vrai. C'était drôle, de bon goût et pas bégueule pour un sou. Ça portait un joli nom: «baisers». (On peut s'interroger sur l'usage du pluriel: est-il justifié par le fait qu'il y a plusieurs urinoirs dans une pissotière? Ou recherche-t-il, par un effet d'hyperbole, à amplifier le côté festif de l'objet? En français en tout cas, il permet au lecteur de comprendre que l'analogie se réfère au substantif «baiser», très innocent, et non à l'infinitif, plus cru.)
Eh bien, vous ne le croirez peut-être pas, mais il s'est trouvé un grand nombre de pisse-froid (ici, le terme «pisse-froid» doit être pris comme un neutre puisqu'il concerne non seulement des femmes mais également quelques hommes. C'est d'ailleurs l'occasion de rappeler que le terme «pissent-froides» est proscrit par l'Académie) pour protester hautement. Si hautement que Virgin Atlantic a dû renoncer.
Vous me demanderez peut-être comment la meute des cagotes a été au courant d'une installation destinée exclusivement à la moins belle moitié de l'humanité. La réponse est simple: les médias. Auxquels la compagnie s'est vantée de son invention et qui en ont fait des tartines.
Mauvaise idée, donc. Virgin l'a reconnu sans barguigner. «Tout le monde au sein de la compagnie a été très déçu d'entendre ces critiques», a-t-elle précisé dans un communiqué. Et de souligner qu'«il n'était à aucun moment dans nos intentions d'offenser quiconque». Ce qu'on croit sans difficulté: on imagine mal comment quiconque (pronom indéfini, qui, dans ce cas, recouvre essentiellement des individus du genre féminin) serait offensé à l'idée que quelqu'un (pronom indéfini qui ne recouvre ici, pour des raisons techniques évidentes, que des individus du genre masculin) puisse s'imaginer en train de pisser dans sa bouche. L'échec des urinoirs «baisers», sacrifiés au politiquement correct, est triplement regrettable car ils cumulaient trois fonctions: la nécessaire évacuation d'un liquide physiologique, l'appel à la rêverie et une capacité à renforcer la complicité masculine qu'on ne trouve en égale quantité que dans les histoires de blondes.
Note : Signalons qu'à sa modeste manière, cette chronique poursuit elle aussi une triple ambition: informer sur l'essentiel, évoquer toute la difficulté qu'il y a à distinguer les genres en français classique et soutenir la campagne de Bernard Pivot en faveur des mots en voie de disparition. »
Si quelqu’un, ici, pense que ces pissoirs en forme de baisers n’ont rien à voir avec le Prix Dumur, eh bien il a tout faux. D’abord, Jean Dumur racontait fort bien les histoires drôles et méchantes et pratiquait avec bonheur un humour pince-sans-rire particulièrement dévastateur. Ensuite cette chronique déploie exactement les qualités que les fondateurs du Prix ont souhaité récompenser : à savoir, le courage, la recherche têtue de la vérité, la droiture, une indépendance farouche, l’élégance et la clarté de l’expression.
Certes, tous les lauréats ne pratiquent pas dans leurs écrits le même dosage de ces qualités, de Roger de Diesbach (Prix 1987 aux auteurs du Bondy Blog en 2006 en passant par Eric Hoesli en 94 ou José Roy en 2001). Mais tous prouvent, au moins dans la vie quotidienne, qu’un bon journaliste est quelqu’un qui sait s’amuser.
Or vous, Sylvie Arsever, n’êtes pas seulement, comme le dit un éminent rédacteur en chef responsable d’un quotidien romand édité à Genève, une grande dame du journalisme, mais vous êtes une femme remarquable à de très nombreux titres : vous avez
- le don de la convivialité : si vous avez prétendu, par écrit, n’aller que très rarement au bistro, quelques témoins jurent y avoir passé avec vous d’excellents moments, et, comme Marie, « repassent dans leur cœur » vos paroles ! L’un d’entre eux note sobrement : elle est austère et parfois sèche, mais elle adore faire la foire ;
- le don de l’art de vivre, et d’avoir fait vivre une famille, vos deux enfants désormais hors de la coquille, et vos amis dans une atmosphère heureuse malgré les soucis et fatigues de votre double métier, malgré votre angoisse existentielle et malgré les tempêtes professionnelles que vous avez affrontées ;
- le don de la cuisine, celle du Sud en particulier, où votre inventivité et votre perfectionnisme font merveille, aux dires de gastronomes avertis et exigeants ;
- presque aussi important, le don des langues. En français un style limpide, efficace, précis, élégant et, lorsqu’il le faut, d’une mortelle ironie. Vous cherchez la vérité, et mettez en lumière l’esprit et l’âme de vos interlocuteurs en turc, en italien, en anglais, en allemand ;
- autre don précieux, vous restez impavide dans la véritable tempête : on peut vous voir, en route pour les Lipari dans un bateau peuplé de nauséeux, poursuivre imperturbablement votre ouvrage au crochet. Car vous pratiquez avec délectation cet art désuet, quand vous ne soignez pas la plantation qui occupe votre balcon.
- le don d’échapper aux tueurs. Car votre goût pour une mobilité douce vous expose à mille dangers dans les rues de Genève qu’on vous voit parcourir à vélo, dûment casquée certes, mais néanmoins si vulnérable !
Pour vous être un peu agréable quand même, je vais abréger en liquidant en une sèche énumération ce qui va vous peser le plus, la liste des qualités que vous reconnaissent non seulement les membres de l’Association des Amis de Jean Dumur mais ceux de vos confrères qui vous lisent le plus attentivement :
Redoutablement intelligente ; complexe, subtile, synthétique ; sérieuse, travailleuse acharnée ; scrupuleuse à l’excès ; ouverte à toutes les problématiques, sociales en particulier ; ouverte aussi aux autres cultures, et pas seulement la turque ; sensible à la richesse et aux nuances des multiples expressions de l’Islam ; totalement et violemment allergique à Christoph Blocher ; douée d’un sens éthique peu commun, sensible aux fines nuances – je cite « des problèmes de limites, de zones grises et de ligne rouge », c’est vous que pour ces questions on élit comme juge, au sens le plus noble du terme ; libérée de toute excessive retenue, vous défendez votre conception engagée du journalisme ; vous exercez une pensée critique sur la profession et, ne vous résignant pas à la bêtise, éprouvez une tristesse certaine face au déferlement du bling-bling et du pognon. Encore une citation pour couronner ce feu d’artifice : « parfaitement déterminée, elle laisse pourtant toujours une large place au doute fertile avant d'exposer une pensée séduisante et riche. »
Chère Sylvie Arsever, on m’avait demandé de faire « assez long » ; je vous avoue que j’ai éprouvé beaucoup de plaisir à faire « trop long ». Un peu pour mettre à l’épreuve votre modestie calviniste, et surtout pour souligner combien ce prix, décerné par des confrères exigeants, est mérité. Continuez, malgré vos doutes térébrants quant à l’utilité du métier, à ramasser les sujets essentiels tombés entre les bureaux de deux rubriques trop occupées ; à donner la parole à ceux qui en sont privés ; à défendre la veuve, l’orphelin, l’exilé, le malade et l’assuré. Et à nous régaler de vos caustiques et tendres chroniques du vendredi.
Nous avons besoin de votre mélange unique d’empathie et de distance critique, de votre regard compréhensif mais sans complaisance, ce doux regard faussement myope qui discerne si justement les vérités profondes.