Laudatio du Prix Jean Dumur 2004

Malika Nedir, Radio Suisse Romande

Chère Malika Nédir,
C'est à un homme de télévision, donc d'image, que le jury du Prix Jean Dumur a cru bon de confier cet éloge. Or pour moi votre nom évoque d'abord une voix. Une voix qui me cueille souvent alors que ma journée commence en compagnie du journal du  matin  de  la Radio Suisse Romande.
Ce soir, je me réjouissais de mettre un visage sur votre voix.
L'actualité en a décidé autrement. Vous êtes retenue au Proche-Orient sur ce terrain que vous arpentez inlassablement depuis quelques années.
Territoires palestiniens, Israël, Iran, mais aussi, Irak, Algérie,  Afghanistan...  Vous  avez réalisé plus d'une vingtaine de reportages sur des régions en crise, en guerre parfois. Dans Kaboul qui vient d'être libérée des Talibans, vous donnez à entendre les voix  que  l'on muselait. En Algérie, dans un village meurtri par le terrorisme islamique, vous recueillez le témoignage saisissant d'une victime et de son bourreau. A Bagdad, vous captez les derniers moments d'une ville dans l'attente angoissée des bombardements. De Ramallah, la liaison de votre téléphone portable s'interrompt brusquement, en direct,  alors que nous  entendons  des tirs d'armes automatiques derrière vous.
C'est cette formidable passion du reportage et ce très grand courage que le jury a souhaité récompenser en vous octroyant le prix Jean Dumur 2004.
Vous êtes née en 1968. Votre mère est fribourgeoise et votre père d'origine algérienne, kabyle plus précisément. Vous avez 4 frères et sœurs et avez passé votre enfance à Yverdon.
Après une licence en Sciences politiques à Lausanne, vous poursuivez à l'Institut des Hautes Etudes   Internationales   de   Genève   où   vous   rédigez   en   1991  un   mémoire   intitulé : « Prolifération des missiles balistiques au Proche-Orient, le cas de l'Irak ».
Suivra un passage de trois ans à l'Office des Réfugiés où vous vous occupez principalement des requérants originaires de Syrie, d'Irak ou d'Afghanistan. En  1994 vous  décrochez  un stage de journaliste à la Radio Suisse Romande. Vous avez 26 ans. Lors de votre engagement, le chef du personnel de l'époque (on ne parlait pas encore de Ressources humaines) s'est inquiété de savoir si vous comptiez vous marier et avoir des enfants. Vous lui avez répondu que vous ne l'envisagiez pas « pour l'instant » et lui avez demandé si il posait aussi cette question aux candidats masculins.
Entre 1998-99, à l'occasion d'un congé, vous passez un an en Israël et dans les Territoires palestiniens occupés où vous vivez, jour après jour, l'évolution de la situation, alors que le processus d'Oslo et ses espoirs de paix nous laisse entrevoir un avenir moins sombre pour la région.
A votre retour en rédaction, vous collaborez durant 2 ans à l'émission Forum, avant  de rejoindre la rubrique internationale. Depuis lors vous avez couvert à peu près tous les conflits qui rythment  l'actualité.
On vous dit piquée par le virus du reportage. Voici un petit florilège des témoignages que vos collègues m'ont livré à ce sujet :

  • « ... Travaillant avec elle depuis plusieurs années au sein de la rubrique, ce qui me frappe le plus c'est son désir de reportage. Elle est toujours partante. Le desk, elle aime beaucoup moins ... »
  • « ...Malika est une forte personnalité, passionnée, très indépendante ... elle aime ressentir la montée d'adrénaline sur les terrains risqués ... il a fallu parfois la retenir pour des raisons de sécurité... contre son gré... »
  • « ...Caractère assez entier. Souvent en colère si on l'empêche de partir. .. ou si on l'oblige à revenir ; par exemple, Malika se trouvait à Bagdad durant les jours qui ont précédé l'intervention américaine de mars 2003. La direction de la RSR l'a contrainte à quitter le pays avant les frappes. Elle s'est battue en vain pour rester et couvrir le début de la guerre. Elle a eu beaucoup de peine à le digérer. .. »
  • « ... Une réelle empathie. Telle une éponge, elle recueille les témoignages, s'imprègne des atmosphères et tout son talent est de savoir les restituer à juste distance. Ni pathos ou émotion à fleur de peau, ni sécheresse désincarnée ... »
  • « ...Une tenacité souriante à laquelle il est difficile de résister. Un "non" péremptoire ne la fera pas renoncer à une interview ou à une rencontre ... Avec un art tout oriental de la discussion elle saura fissurer les résistances opiniâtres et obtenir qu'une solide langue de bois se transforme peu à peu et trouve des accents inattendus de sincérité... »
  • « ... Elle n'aime pas la technique, mais se débrouille très bien toute seule dans des situations difficiles. Elle est capable d'intervenir à chaud pour l'actu et en même temps orfèvre pour mener des reportages d' « ambiance »

J'aimerais insister sur ce dernier point. Car si c'est surtout la journaliste d'actualité que l'on connaît, vous avez aussi réalisé de nombreux reportages « magazines ». Dans « L'amour sous le voile », par exemple, vous abordez avec beaucoup de délicatesse, et à travers de remarquables témoignages, les conditions dans lesquelles une partie de la jeunesse algérienne d'aujourd'hui vit ses premières  expériences  amoureuses.
Voilà chère Malika ... Cet éloge est très professionnel, mais ce portrait serait trop incomplet si je n'y ajoutais pas que vous êtes aussi une « bonne vivante » qui aime à la fois la Bénichon et le Couscous, Zidane et le violon dont vous jouez paraît-il fort bien.
Mais c'est bien vos qualités de reporter que nous avons voulu saluer ce soir à l'occasion de cette remise du l7ème Prix Jean Dumur.