Laudatio du Prix Jean Dumur 2003

Alain Campiotti, Le Temps

Madame la Conseillère fédérale, Chers consoeurs et confrères, Mesdames et Messieurs,
Et vous, surtout, cher Alain Campiotti, héros du jour, auquel je voudrais m'adresser, comme vous-même  le souhaiteriez je crois, sans trop m'embarrasser de formules convenues, les Amis de Jean Dumur vous ayant prié de leur fournir votre curriculum vitae, vous avez intitulé ce document : « Drôle de carrière ». On y reconnaît là la retenue qui vous a toujours empêché, semble-t-il, de vous prendre vous-même tout à fait au sérieux, quoique serviteur d'une tâche qui, elle, mérite à vos yeux tous les efforts et parfois beaucoup de sacrifices.
Cette « drôle de carrière », je la verrais plutôt comme une sorte de floraison, qui prend sa forme et ses couleurs avec peu de mouvements visibles, et qui surprend soudain par son ampleur. Je l'ai vue, cette floraison, tout à son début, à la rédaction de 24 Heures, quand notre éditeur Marc Lamunière vous sommait (vous le rappelez) de distinguer entre militant du journalisme et journaliste militant ; et que Pierre Cordey, avec cet extrême souci des formes qui, aujourd'hui, nous semble un peu désuet, vous ordonnait de ne point parler d'un « patron », mais d'un « chef d'entreprise ». Je ne crois pas, du reste, qu'à cette époque-là nous ayons été très proches, vous et moi, ni que j'aie bien compris qu'avec une certaine froideur apparente, égayée parfois d'un demi­ sourire, vous prépariez la floraison dont je viens de parler. Et J"avais_ lu, pourtant, Paul Valéry : « Chaque atome de silence est la chance d 'un fruit mûr » ! Je dois reconnaître que vous l'avez bien démontré.
En 1977, vous avez produit déjà d'innombrables reportages, dont certains fort lointains, quand vous commencez votre vie commune avec Myriam Meuwly. Myriam, « une star !» vous écriez-vous. C'est amusant, mais c'est vrai, et puisque elle est présente aujourd'hui parmi nous, je suis heureux d'associer à l'hommage que nous vous rendons cette journaliste qui, notamment, marqua la chronique judiciaire d'un trait de feu, et qui maintenant, dans sa précieuse colonne du Matin Dimanche, fait vivre à ses lecteurs une Amérique de presque tous les jours.
En 1981, la Chine, où vous restez trois ans - une formidable école de journalisme écrit, parlé, télévisé -puis le retour en Suisse, non sans quelques remous j'espère oubliés ; votre entrée à L'Hebdo,une nouvelle rafale de reportages ; ensuite le Nouveau Quotidien, dont vous fûtes, selon votre propre mot à la fois amical et cruel, « rédacteur en chef in extremis » ;enfin Le Temps, dont les débuts ne manquèrent pas de pièges et de difficultés, mais où j'ai recueilli sur vous des appréciations qui vont, je le regrette, faire carrément sauter les épais remparts dont vous prenez soin de vous entourer : « Campiotti ? Un poids lourd du métier. Un personnage-clef. Une bête de travail. Chaque matin, des idées nouvelles, parfois surprenantes, mais aussi la façon de les réaliser. Il savait pousser et valoriser ses collaborateurs. Dans notre rédaction, les gens l'adorent ! » Fin de citation(s).
Mais, cette rédaction, vous allez la quitter pour courir une nouvelle aventure, à laquelle vous donnerez de l'ampleur. Les Etats-Unis, où vous suivez désormais l'actualité, vous offrent évidemment une période bénie pour un journaliste,  celle du règne de Bush II. Encore faut-il savoir la décrire dans les colonnes d'un journal  européen, d'un journal  suisse, et vous déployez pour ce faire des qualités que j'ai bien envie de dire exceptionnelles. Oh ! Ce n'est pas sans huile de coude ! Vous donnez de nombreuses fois aux lecteurs du Temps une impression de véritable ubiquité. Chaque matin, vous couvrez l'événement, tâche dont le décalage horaire fait souvent un exploit physique autant
qu 'intellectuel. Mais en même temps -je veux dire : avec une extrême rapidité ­ vous analysez, vous expliquez, vous mettez en perspective, vous recourez à l'histoire (ainsi cette page de juillet dernier, mais ce n'est qu'un exemple parmi beaucoup d'autres, intitulée « Vietnam, le trou noir d'où est sorti George Bush »), vous poursuivez une réflexion, qui ne se cantonne pas en pure politique, mais déborde avec aisance dans le domaine économique, ou bien aussi sur les plates-bandes de la culture, comme la fois récente où vous avez présenté les malicieux créateurs de « Blur », le nuage yverdonnois, devenus, selon vos termes « les princes légers de New-York ».
Vous lisez naturellement la presse américaine, mais aussi la production livresque, et je dois avouer, avec un peu d'impertinence, que je me demande parfois si vous avez le temps non pas de revenir chez vous, mais de quitter vos lectures, votre téléphone et votre ordinateur, de dormir suffisamment, tout au moins de manger une salade que Myriam vous aurait préparée.
Il ne faut pas que cette plaisanterie, derrière laquelle vous devinez mon admiration sans apprêt, vous fasse apparaître comme une espèce de machine bien réglée. Votre style direct et tranquille ; grave, bien sûr, quand il le faut ; mais où se lit constamment votre demi-sourire . .. votre style possède une qualité majeure en journalisme  : il est simple, il est fait pour vos lecteurs, il ne permet pas non plus qu'on oublie derrière le « nouvelliste » un homme fasciné par le pays dans lequel il vit ; et vous livrez un peu de votre cœur quand vous écrivez qu'à New-York, « la démocratie fleurit dans le parc » : « Des fleurs pour lui, écrivez-vous, c'est banal. Mais c'est ce que je vais lui offrir. Quelques graines, un peu de terreau humide. Je choisirai un coin à l'écart pour cette petite plantation personnelle, près d'un bosquet. Où ? C'est un secret. Quelle fleur ? Secret aussi. » Voilà votre hommage, bien dans votre manière, à.. . Central Park !
N'avais-je donc pas raison d'évoquer, à votre propos, une discrète floraison ? Peut-être que, dans dix ou vingt ans, vous irez faire un pèlerinage sur votre « plantation ». Vous aurez marqué notre presse de votre empreinte, et vous aurez même laissé des racines à New-York  !
C'est dire sans plus de forme avec quel plaisir j'ai l'honneur de vous remettre, en témoignage de l'estime que vous portent vos confrères, le prix Dumur.