Laudatio du Prix Jean Dumur 2014

Marie Parvex

Par Louis Ruffieux, rédacteur en chef de La Liberté, 20 novembre 2014

Première rencontre avec Marie Parvex, à Sion, pour parler d'elle. A peine les présentations faites, elle attaque : « Mais pourquoi m'avoir choisie pour le Prix Dumur ? J'espère que ce n'est pas juste pour un seul scoop, l'affaire Giroud. C'était un coup de bol. D'ailleurs, quand je l'ai publié, personne ne l'a repris pendant six semaines ». C'est peu dire que Marie Parvex va droit au but. Le questionneur est d'emblée soumis à la question avec une détermination qui, déjà, en dit long sur la nature de cette jeune journaliste. Elle doute du choix du jury, et par là-même honore une vertu cardinale de notre profession : le doute permanent.

Oui, pourquoi attribuer le Prix Dumur à Marie Parvex ? Précisément parce qu'elle sert à merveille les exigences journalistiques magnifiquement défendues par l'ancien chef de l'information de ce qu'on appelait encore la Télévision suisse romande. Le courage, bien sûr, la rigueur,  la ténacité, la curiosité d'aller voir dans les soupentes de la démocratie, l'indépendance  d'esprit.

Jean Dumur a publié son fameux « Salut journaliste » en 1976, soit quatre ans avant la naissance de Marie Parvex. Son plaidoyer, sur le fond, n'a pas pris une ride. Et Marie Parvex lui fait honneur avec beaucoup de fraîcheur, presque quatre décennies plus tard.

Enfant, elle rêvait d'une carrière de danseuse. Avant d'entamer ses études en lettres à l'Université de Genève (philosophie, histoire de l'art et espagnol), couronnées par  une licence, Marie Parvex a d'ailleurs obtenu un certificat en danse au Conservatoire de Sion et suivi une formation de danseuse au Centre chorégraphique de Valencia, en Espagne. Puis une autre passion, celle du journalisme, est née à la faveur d'un bref stage et de piges à La Tribune de Genève, pendant ses études universitaires.

Danse ou journalisme ? En 2007, à peine avait-elle signé un contrat de stagiaire au Nouvelliste qu'elle apprenait qu'elle avait été retenue pour un rôle d'opéra au Grand Théâtre de Genève. Entrée en journalisme différée, mais dilemme désormais tranché: ce  sera le journalisme. « Dans la danse - explique Marie Parvex - on se sent jugé jusqu'à la profondeur de l'âme. En journalisme, on juge mon travail : c'est plus facile pour moi ». C'est ainsi que la danse a peut-être perdu une étoile que le journalisme,  lui, a assurément gagnée. « On ne peut faire ce métier que si les freins sont desserrés », disait Jean Dumur. Pendant son stage, Marie Parvex a vécu la situation de l'élève conducteur dont  la voiture subit un brusque coup de frein dû à la double commande actionnée par le moniteur. Elle avait par exemple introduit la critique artistique dans son journal ; le mot « critique » était manifestement de trop. Fin de l'aventure, non-engagement à la fin du stage, quand bien même Marie Parvex y avait brillé (elle était finaliste du  Prix  Chuard).  Elle crée  alors  un journal culturel en ligne, fait des piges à gauche et à droite, collabore à un bureau de communication, à la fois par nécessité et pour satisfaire son insatiable curiosité et sa soif d'apprendre. Puis, dès octobre 2011, elle est engagée comme correspondante du Temps en Valais. Elle découvre « une marge de manœuvre à 360 degrés », un « comportement exemplaire à tous les étages de la maison », et elle éclot.

Je ne vais pas rembobiner le film - le polar - de l'affaire Giroud, dont tout le monde a suivi les rebondissements parfois tragi-comiques. Ecoutons encore Marie  Parvex relativiser  son rôle: « On personnifie, mais ce sont les faits qui valent, et les gens qui informent. J'ai juste eu la chance d'être au  bon endroit et  au bon moment. J'ai fait le job pour  lequel je suis payée ».  N'empêche :  on  lui  doit  ce  tremblement  de terre,  qui  a  pris  de  l'amplitude  sur l'échelle de Richter quand la RTS (télévision) y a ajouté sa force de frappe journalistique et sa caisse de résonance romande. Effet papillon : Marie Parvex tremblotait lors de  son premier téléphone à l'un des protagonistes de l'affaire ; des mois plus tard, les ondes  de choc n'ont pas fini de secouer le pays.

L'affaire Giroud, bien sûr,  mais il y a eu bien d'autres « papiers » signés  Marie Parvex qui justifient aujourd'hui son statut de lauréate du Prix Dumur. Qu'on songe, pour ne citer que quelques exemples, à son enquête sur l'entreprise Alkopharma et à ses liens  avec  la Banque cantonale du Valais ; à ses décodages de la nébuleuse des remontées mécaniques valaisannes ou des gros enjeux des concessions hydrauliques ; à ses révélations sur l'affaire de la pollution au mercure dans le Haut-Valais, un an avant la  première  conférence  de presse officielle. Elle empoigne les sujets les plus ardus, souvent en en ignorant tout, et abat un travail considérable pour les maîtriser et en restituer la substance avec une clarté et une précision exemplaires. Au Temps, elle a beaucoup appris des techniques d'investigation (ici même, pour la petite histoire et pour encourager les journalistes en formation qui nous écoutent, le travail d'investigation de la stagiaire Marie Parvex avait été refusé...). A côté de ses scoops retentissants, elle réalise un travail de fond sur les réalités valaisannes, les entrelacs des réseaux et les sentiers escarpés  qui  permettent  d'approcher  le promontoire d'où le champ de vision s'éclaircit et s'élargit.

Quand on la compare à Liliane Varene, autre grande défricheuse du maquis valaisan  à l'époque de la Tribune de Lausanne, Marie Parvex réfute : « Elle travaillait dans un climat mille fois plus dur qu'aujourd'hui !». Dans son canton, Marie Parvex a évidemment droit aux remarques de nostalgiques qui lui reprochent de salir son nid valaisan. Elle l'aime pourtant, son Valais, mais à la manière d'une trentenaire de son époque, qui souffre des clichés systématiquement accolés à sa région. Son travail vise d'ailleurs aussi à décolorer la caricature, à montrer qu'il existe un autre Valais, totalement affranchi des pesanteurs claniques et politiques. Elle reçoit régulièrement des marques de soutien de la population. Même des élus du bon bord valaisan, et non des moindres, lui chuchotent leur reconnaissance. S'ils l'accompagnent d'une info exclusive, c'est évidemment encore mieux. Son professionnalisme, sa déontologie, son indépendance et, désormais, sa notoriété,  lui valent aujourd'hui d'être la bonne adresse pour les bonnes infos.

« Elle est redoutée mais reconnue », résume Pierre Veya, rédacteur en chef du Temps, qui ne tarit pas d'éloges sur son étoile valaisanne. Marie Parvex, elle, espère simplement que la nouvelle constellation dans laquelle évoluera bientôt  le journal lui permettra de continuer à pratiquer son métier avec la même liberté et le même  soutien  de  sa  hiérarchie qu'aujourd'hui. C'est aussi ce que nous lui souhaitons sincèrement, en lui disant notre admiration et nos vives félicitations.