Laudatio du Prix Jean Dumur 2007

Jean-Claude Péclet , Le Temps

Prix Jean Dumur 2007 – 20e édition – 20.11.2007 Lauréat 2007 : Jean-Claude Péclet Laudatio: Théo Bouchat
Le Prix Jean Dumur, vous le savez, se veut un signe amical et confraternel de reconnaissance professionnelle. Il entend souligner trois qualités majeures pour un journaliste:
- le talent, bien sûr.
- le courage, qui ne va pas toujours de soi.
- et l’esprit d’indépendance, qui devrait, lui, aller de soi.
Ce que vous ignorez peut-être, c’est comment est choisi le ou la lauréate annuelle
Ça se passe généralement dans une arrière-salle assez lugubre et bruyante du Buffet de la Gare de Lausanne. Là se réunissent une ou deux fois par année une quinzaine de confrères…
- pour passer un bon moment,
- pour dire quelques méchancetés sur les absents ou même sur les présents,
- et pour répondre à cette question lancinante:
- qui a brillé cette année au firmament de la profession?
- qui mérite l’encouragement du Prix Jean Dumur?
Chacun y va de ses observations, de ses coups de cœur ou de ses coups de griffe.
En quelques minutes, l’aréopage entre alors dans son état second de jury autoproclamé.
Entre deux crissements de freins – c’est fou ce que les trains peuvent faire comme bruit – les noms fusent. Chacun défend son poulain à coups d’envolées oratoires dont Me Bonnant n’aurait pas à rougir.
Et puis vient le moment magique du vote où il faut choisir
- non pas entre la peste et le choléra,
- mais entre l’excellence et la perfection.
Les critères sont toujours les mêmes. Souvent, l’actualité du moment met en lumière tel ou tel effort particulièrement méritant. D’autres fois, on privilégie l’originalité ou l’innovation du moment.
Le Prix se veut un signe d’encouragement plus qu’une récompense tardive type Nobel de journalisme.
Il y a les années avec nouveaux talents. Et puis il y a celles où les blue chips refont surface.Des valeurs sûres dont les qualités paraissent tellement constantes et durables qu’on oublie de les reconnaître.
Il y a plusieurs exemples récents de ce type dans la désormais longue liste des lauréats. Je pense notamment à Anna Lietti et Alain Campiotti. Aujourd’hui, il faut ajouter le nom de Jean-Claude Péclet. En préparant cet hommage, je me suis bien sûr interrogé: pourquoi si tard?
Le talent – je devrais dire LES talents – de Jean-Claude Péclet ne datent pas de ces derniers douze mois. Pourquoi l’inscrire aujourd’hui seulement au fronton du Prix Jean Dumur? Parce que – je vous l’ai dit – il arrive que la nouveauté chasse la valeur des années. Ainsi, l’an dernier, c’était l’action de L’Hebdo pour le Bondyblog qui s’était imposée. Un mérite que personne ne renie, mais qui – vous en conviendrez – tomberait à plat s’il était proposé aujourd’hui. Ainsi, parfois, la jeune pousse de l’actualité cache la forêt des talents déjà établis.
Cette année, c’est donc une valeur sûre qui est primée. Non pas un vieux de la vieille. Mais un talent éternellement renouvelé et reconfirmé à travers les ans, qui se bonifie sans cesse. Sa valeur, c’est d’être tout simplement exemplaire. Dans la durée, avec une constance imposante. A l’aune du Prix Jean Dumur, Jean-Claude Péclet a tout juste. Il est le reporter sensible auquel aucun détail n’échappe, l’enquêteur opiniâtre qui ne lâche jamais prise, l’intervieweur respectueux mais tenace, le chroniqueur subtil et parfois plein d’humour, l’éditorialiste engagé et entier, sans oublier le localier qui traite les enjeux de la cité comme d’autres parlent de géopolitique. Cette aisance multidisciplinaire pourrait faire croire à de la facilité. Mais il suffit de lire Jean-Claude pour s’apercevoir que son excellence n’est pas qu’un effet de plume. Chez lui, pas d’esbroufe de style. Il soigne évidemment la forme. Mais la force de son talent vient du mot juste, de la phrase ciselée, de l’info éclatante de précision et de limpidité. En plus, il excelle effectivement dans tous les genres du métier. Je ne sais pas s’il souffre devant la page blanche. Mais une fois celle-ci remplie, elle devient un vrai bonheur pour le lecteur. Il y a du Jean-Claude Guillebaud dans ses reportages et du Seymour Hearsh dans ses enquêtes, pour ne citer que deux grands maîtres du reportage et de l’investigation.
Je me souviens avec énormément de plaisir d’un reportage de Jean-Claude parti à la découverte de Petra, en Jordanie. Un site historique mille fois décrit. Mais qui figure encore sur ma liste des choses à voir grâce à Jean-Claude, aux mots qu’il a choisis pour en décrire les couleurs et les lumières. Du grand art.
J’ai aussi en tête un autre reportage – un vrai grand reportage comme on n’en fait plus, 8 pages d’Hebdo au moins – sur un sujet intemporel, ni porté ni inspiré par une actualité brûlante. Et pour cause: Jean-Claude y raconte par le menu cinq semaines de vacances. En fait, c’est le récit d’une expédition pédestre, des Mosses à Altdorf, avec femme, enfants et… mulet. Un voyage à pied à travers le pays profond et montagneux. Cela s’appelle: «La Suisse entre les oreilles d’un mulet». Encore du grand art. Rien que pour cela, il aurait mérité le Prix Jean Dumur. C’était en 1993. Et qui l’a reçu cette année-là? Personne. C’est la seule année en 20 ans où aucun talent n’avait trouvé grâce aux yeux du jury.
Alors pourquoi pas Jean-Claude?
Parce que le jury cherchait alors en priorité de jeunes talents et rechignait à honorer un professionnel déjà bien établi et reconnu.
Probablement par peur de mettre le doigt dans un engrenage où l’on passerait son temps à se congratuler parmi plutôt que de faire l’effort de découvrir de nouvelles personnalités. Jean-Claude a changé de registres à plusieurs reprises. Il n’a cessé d’ajouter des cordes à son arc. Aujourd’hui, c’est dans le décryptage des enjeux économiques qu’il confirme son savoir-faire. Ce qui le rend de nouveau papable. Car Péclet l’enquêteur n’a rien à envier à Jean-Claude le grand reporter. Ici, c’est la rigueur de la démarche journalistique qui éclate aux yeux. On pourrait citer des tas d’exemples récents. Mais pour souligner une fois encore le poids de la constance, si précieuse en matière de qualité, je citerai un sujet d’actualité – Blocher – traité à la manière Péclet il y a plus de dix ans déjà.
Donc bien avant que les choses ne tournent comme vous le savez pour Blocher, Jean-Claude avait fait subir à son discours politique un examen cruel. Il avait confronté les affirmations assénées par le tribun à la réalité des faits quand ceux-ci sont mesurables et ne relèvent pas simplement de convictions personnelles. Un exercice difficile qu’on trouve souvent dans la meilleure presse anglo-saxonne, mais rarement sous nos latitudes. Cela suppose bien entendu un travail de recherche considérable, une forme d’abnégation aussi. Mais c’est tellement plus révélateur que les grandes envolées éditoriales.Au-delà du reporter et de l’enquêteur, il y a encore le localier. Jean-Claude est un des rares à ne pas considérer le journalisme local comme un art mineur. En France, on appelle cela donner la priorité à la Corrèze plutôt qu’au Zambèze. Aux Etats-Unis, il y a des Prix Pulitzer pour le journalisme local. En Suisse, il a fallu attendre le Prix de la Berner Zeitung pour que ce type de journalisme gagne ses lettres de noblesse. Jean-Claude, lui, n’a pas attendu les années ni les récompenses. Ses enquêtes sur le développement urbanistique de Lausanne restent un modèle du genre. Elles traduisent non seulement un intérêt personnel pour la matière, mais révèlent surtout son goût pour la proximité, pour les gens et leur vie quotidienne. Quel que soit le genre journalistique, ce qui frappe aussi chez Jean-Claude, c’est que son talent ne se nourrit pas d’une transgression libertaire des règles de la profession qui consisterait à donner libre cours à ses états d’âme. Non, il puise ses qualités dans le souci permanent de distinguer les faits du commentaire, d’enquêter sans préjugés, de restituer la réalité au plus près de sa conscience, fût-elle – cette réalité – contraire à ce qu’il aimerait qu’elle soit. Autant dire qu’il n’a aucune peine à être politiquement incorrect si les faits le lui commandent. Il y a un côté très protestant chez lui.Une exigence d’intégrité sans partage, tant vis-à-vis des autres que de lui-même.
Est-ce cette exigence qui le pousse à mettre les pieds dans le plat si facilement? «Il a une absence parfois exemplaire de diplomatie», dit encore un collègue. Tant il est vrai que pour lui, «le conflit et les choses franchement dites sont le gage d’une dialectique constructive». Un outil de travail pour ainsi dire. Sa quête d’honnêteté intellectuelle n’a jamais anesthésié son propre engagement citoyen. Et le citoyen Péclet a parfois des indignations bruyantes. Rien ne l’irrite plus que les demi-mesures ou la lâcheté humaine. Il est alors parfaitement capable de sortir de son rôle de témoin pour entrer dans celui de l’activiste. Berne l’a appris à ses dépens quand, en 1995, en plein conflit bosniaque, les autorités croyaient pouvoir être fières d’annoncer que l’ambassadeur de Suisse à Vienne représenterait aussi notre pays à Sarajevo. Pour Jean-Claude, c’était plus qu’insuffisant, carrément insultant. Dans un édito, il exige alors que la Suisse désigne sans ambiguïté l’agresseur et la victime du conflit bosniaque. Il exige aussi que le drapeau suisse flotte sur une ambassade à Sarajevo même. Il lance une pétition. Elle recueillera plus de 12'000 signatures en dix jours. J’ignore si une ambassade a finalement été ouverte ou non, mais la capacité d’indignation de Jean-Claude était, elle, manifeste. C’est cette même force qui le poussera, à cette époque aussi, à s’indigner de l’augmentation de l’âge de la retraite des femmes, une prise de position assez peu entendue de la part d’un homme. D’ailleurs, au moment où plusieurs femmes semblent s’imposer comme le futur de l’homme en politique, il est intéressant que constater que Jean-Claude le visionnaire croit depuis toujours en la contribution des femmes dans ce domaine. Est-ce encore le souci de rigueur et d’indépendance d’esprit ou est-ce simplement son mauvais caractère légendaire qui le pousse souvent à avoir avec les gens des relations plus difficiles que nécessaire? Toujours est-il que les rapports avec lui ne sont pas toujours aisés. Il est par exemple incapable d’accepter un compliment. D’emblée, son œil s’assombrit et émet des signaux de méfiance. C’est vous dire ce à quoi je dois m’attendre dès que je quitterai ce pupitre… Mais il faut comprendre: l’exigence qu’il a pour les autres, il l’a aussi pour lui-même. Il peut aussi s’accabler au-delà de toute raison s’il a le sentiment de ne pas avoir été à la hauteur. Vous vous souvenez du Tour de France triomphal de Floyd Landis. Admiratif comme tout le monde, l’amoureux du vélo qu’est Jean-Claude avait écrit: «Chapeau bas, M. Landis». Quand, un peu plus tard, Landis a été contrôlé positif, Jean-Claude était dépité comme s’il avait commis une faute journalistique grave. Des collègues du Temps l’ont alors entendu marmonné: «Je sens que j’ai été niqué». Rassure-toi Jean-Claude, même Claude Smadja disait: «On ne peut pas être génial chaque jour». N’est-il pas rassurant de savoir que le talentueux Jean-Claude Péclet n’est pas totalement infaillible? Depuis l’été dernier, il est même candidat au Grand Prix du Maire de Champignac pour cette phrase parue dans Le Temps du 3 juillet dernier: «La démographie des entreprises suisses ressemble à une pyramide dont la base et le sommet dodus encadreraient un «ventre» maigrichon». Jean-Claude n’est pas donc pas parfait. Ouf! Il a aussi ses petites faiblesses. Il paraît qu’il a été surpris plus d’une fois sortant du McDo un délicieux McFlurry à la main, vous savez cette glace aux éclats de Smarties et de Mars… Comme quoi, on peut avoir la fibre écolo et s’accorder quelques péchés mignons. Mais cela n’enlève évidemment rien à l’immense mérite de son talent qui lui vaut aujourd’hui le Prix Jean Dumur.
Et vos applaudissements.